J’ai dévoré l’article que m’a envoyé Guy Bourachot et qu’il a écrit avec passion. Je ne connaissais pas ces histoires incroyables qui se sont déroulées sur ce qui est devenu le parking de l’Europe. Même si c’est un peu long, prenez le temps et lisez attentivement les lignes ci-dessous. Vous ne passerez plus avenue de l’Europe sans certaines pensées qui vous viennent à l’esprit…

Pour décider de l’avenir du terrain bordant l’avenue de l’Europe, le conseil municipal, dans sa séance du 25 octobre dernier, a adopté une délibération visant à lancer un concours d’architectes. On sait que cet espace accueille actuellement et essentiellement un parking – très utile dans une ville qui en compte peu- mais qui crée une discontinuité dans le bâti urbain.

Il n’en a pas toujours été ainsi et les plus anciens de nos concitoyens se souviennent que sur ce site se trouvait la caserne Borgnis Desbordes.

Construite après 1854 sur l’emplacement de l’ancienne carrière de la Grande Ecurie, limitée à l’Ouest par la Grande Ecurie, à l’Est par l’ex-prison Saint-Pierre et les tribunaux, elle s’étendait entre l’avenue de Saint-Cloud et l’avenue de Paris. Elle a abrité – entre autres – l’artillerie de la Garde sous le Second Empire.

Ce n’était que l’une des nombreuses casernes de la ville, en 1914, la garnison de Versailles ne comptait pas moins d’une dizaine de régiments et services et plus de 55 000 hommes (ce chiffre –officiers non compris- dépasse celui de la population civile !). C’était « la première ville de France pour l’importance des troupes rassemblées en ce lieu« .

caserne borgnis desbordes versailles

Sans doute pour supprimer la cassure provoquée par cette caserne sur l’axe Nord-Sud – maillon manquant entre les actuelles rues du Général de Gaulle et du Maréchal Foch – dès 1934, le maire se soucie de créer une nouvelle voie bordée de logements type « HBM ». Il montrait, dans sa demande aux autorités militaires, l’avantage qu’il y aurait, dans une période de chômage intense en Seine-et-Oise, à procurer de l’ouvrage.

Dans un premier temps cette demande est acceptée mais accompagnée d’un curieux marché : pour faciliter les déplacements des personnels militaires qui logent en ville et travaillent au camp de Satory, la municipalité doit s’engager à établir la desserte du camp de Satory par des transports en commun. Ce qu’elle fait promptement.

Mais la ville ne sera pas récompensée de son effort puisque, finalement, l’armée reprend sa parole par décision du « Maréchal de France, Ministre de la guerre » (Pétain) qui en interdit la vente. Il est vrai que dans cette fin des années 30, les nuages s’amoncellent…et il faut loger l’école de l’Air à Versailles.

Même déboire pour un projet d’agrandissement de la Préfecture de Seine-et-Oise en 1936. Au gré des changements de ministres, une nouvelle demande de la ville, accompagnée de plans et d’un projet de financement des travaux, est faite – sans plus de succès- en 1938.

Finalement il faut attendre 1951 pour que le site – un terrain vague, comme nous le verrons plus loin- soit transféré aux Domaines. Avec l’avenue de l’Europe, la ville établit la continuité souhaitée, la Poste s’agrandit, la Trésorerie s’installe, et le ministère de la Justice –peu soucieux, semble t-il, d’architecture et se souciant comme une guigne de l’ABF – étoffe le palais de Justice et nous impose cette extension justement surnommée « le radiateur »…

Entre temps, il y eut plusieurs affaires. Il y eut d’abord l’affaire Gustave Leroy, soldat mobilisé de 26 ans, classe 1934, matricule 2857 au recrutement du Mans, marié depuis janvier 1939, boucher de profession. Puni de prison – sans doute pour une de ces broutilles qui faisaient les délices des adjudants de compagnie- la cellule n°1 des locaux disciplinaires sera son tombeau : dans leur fuite éperdue lors de l’arrivée des allemands le 14 juin 1940, officiers, cadres et camarades ont tout simplement « oublié » de le libérer…

Avant de prendre possession des casernes de la ville, l’occupant, craignant quelques pièges, fit inspecter les locaux par la police. On découvrit alors l’horrible et incroyable spectacle. Dans son procès-verbal du 22 juillet 1940, transmis au Procureur de la République, le commissaire Paul Boisonnet (le PV n° 633 du 22/7/1940 à disparu des Archives Communales), qui a fait examiner le cadavre par le médecin légiste, conclut avec lui à « la présomption de mort par inanition datant d’environ un mois« . On imagine sans peine le calvaire enduré par cet homme dans ce local dont il n’a pu s’échapper.

Malgré l’effroyable désorganisation qui a précédé l’armistice – l’unité à laquelle appartenait cet homme semble être inconnue – il aurait été possible aux autorités militaires, après la guerre, de retrouver et de sanctionner les auteurs de cette incroyable bévue ! Elles sont restées sourdes, gênées sans doute – il n’y avait pas de quoi être fier- aux demandes de la famille et n’ont jamais voulu communiquer son dossier. Le corps sera rendu à la famille seulement en 1946 et son nom ajouté sur le monument aux « Morts pour la France » de sa commune. Puis en 1941, à Versailles et dans cette caserne, s’installa la LVF : la Légion des Volontaires Français contre le bolchevisme. Crée à l’initiative de Jacques Doriot avec Marcel Déat et Eugène Deloncle – tous transfuges du parti communiste ! – elle voulait contribuer, aux cotés de l’Allemagne – qui vient d’envahir l’URSS le 22juin 1941 – à la défense de l’Occident face à la menace communiste.

La proposition, faite à l’occupant, de combattre à ses cotés sur le front de l’Est, est acceptée le 7 juillet 1941. Recrutement difficile d’un public regroupant, comme le souligne Henri Amouroux dans sa magistrale « Histoire des Français sous l’Occupation« , des hommes venus pour les raisons les plus diverses. Les plus sordides, les plus sottes, comme les plus désintéressées… »Ses effectifs ne dépasseront guère 8000 hommes. La caserne Borgnis Desbordes est la base de recrutement avant le départ des volontaires vers l’Est pour combattre sous l’uniforme allemand dans la Wehrmacht et soldés par elle (2400 F par mois en campagne, un ouvrier gagne 24 F par jour en 1940).

Les généraux allemands se méfiaient de ces mercenaires : en raison des piètres performances de l’armée française en 1940, mais aussi de la crainte qu’elle inspirait de résurrection d’une armée. L’un d’eux a même écrit que le seul usage qu’il en ferait serait de « décharger les camions de patates ! » Elle combattra durement et jusqu’à la fin, avec de lourdes pertes. Incorporée en 1944 dans la Waffen SS, elle livrera les derniers combats en Poméranie en 1945.

Le 27 août 1941 c’est la cérémonie d’incorporation du premier contingent de la LVF à la caserne Borgnis Desbordes. A cette occasion, on doit lui remettre son drapeau : comme c’est la première fois que le drapeau tricolore est déployé depuis l’armistice en zone occupée, Laval, pourtant démis de ses fonctions en décembre 1940, accepte d’y assister. Les archives cinématographiques de l’INA montrent- presque en face de la mairie- un grand déploiement de moyens : Gardes Républicains sabres au clair, fanfares, personnalités nazies et tout le gratin de la collaboration.

C’est cette occasion que saisit Paul Collette, jeune Normand de 20 ans, pour décharger son revolver sur Laval qu’il blesse grièvement (il sera opéré à l’hôpital Richaud) ainsi que, mais moindrement, Marcel Déat et le colonel Duruy. Paul Collette, aux motivations obscures, qui n’a pu trouver de filière pour rejoindre l’Angleterre mais qui s’engage dans la LVF, n’accepte pas la politique de collaboration de Vichy. Immédiatement arrêté, il est incarcéré à la prison Saint-Pierre puis remis à la Gestapo, avec le traitement qu’on imagine. Condamné à mort en octobre 1941, sa peine sera commuée en détention à perpétuité (Laval s’était formellement opposé à son exécution). Déporté en 1943, il reviendra des camps et sera fait Chevalier de la Légion d’honneur en 1985. Qui peut dire ce qu’il serait advenu de la politique de collaboration si Laval n’avait pas réchappé à cet attentat ?

Les mêmes archives cinématographiques nous montrent le pitoyable défilé, encadré par la police et les Feldgendarmes, à travers la ville, nuitamment, presque clandestinement lors du départ du premier contingent vers l’Est via la gare de Versailles-Chantiers. Ah ! Elles sont loin les fastes du 27 août !

Restent les filles, inconsolables, des maisons closes de la rue Madame…

A Versailles, tout finit souvent par un feu d’artifice : c’est ce qui est arrivé le 18 août 1944, une erreur de manipulation d’un « panzerfaust » (une arme antichar) par un soldat allemand du bataillon d’alarme « Sturm Paris » provoque une grave explosion de munitions qui tue 120 hommes et détruit une bonne partie de la caserne…

A la Libération, devant l’ampleur des dégâts, la caserne sera rasée. Subsistera un considérable terrain vague mal fermé par un clôture de planches disjointes. Repaire des clochards de la ville et des gamins – comme votre serviteur- qui l’utilisent comme un formidable et inoubliable terrain de jeux au retour du Lycée.

Derniers et rares témoins de ces faits, il reste encore – les photos d’époque en témoignent- et en attendant mieux, quelques platanes souffreteux pour ombrager le parking.

Guy Bourachot

Sources : Archives communales et bibliothèque municipale