Ah on l’aime, Caroline Pascal. Cette façon talentueuse et sans tabou de mettre les pieds dans les plats traditionnels, d’aborder « les choses qui fâchent mais dont on ne parle pas« , surtout dans une ville et un milieu bourgeois qu’elle connaît bien. Son dernier roman, « L’envers d’une vie » ne fait pas exception : le portrait d’un homme aux identités successives, habité par une schizophrénie dont on ne sait si elle est voulue ou subie, qui est aussi l’esquisse d’une génération bouleversée et bouleversante, celle de l’après-guerre.

Pour paraphraser les critiques littéraires qui ne savent pas terminer un article : à lire d’urgence.

Et maintenant l’interview de l’auteur, que je remercie vivement.

caroline pascal l'envers d'une vieDans L’envers d’une vie (Plon) sorti le 3 janvier, vous faites le récit d’une vie, celle de Paul-Armand de Coutainville, en la racontant à l’envers, des funérailles vers la petite enfance, pourquoi ce choix ?

L’idée de départ était double. D’abord, je voulais traduire le fait que nous sommes toujours le fruit de ce que nous avons été, autrement dit que les blessures de notre enfance continuent d’être le ressort de nos gestes d’adultes. Je voulais donc qu’on remonte dans la vie du personnage pour retrouver les origines, les causes, la source de son comportement, un peu comme dans un roman policier. Je mène l’enquête pour retrouver les traumatismes qui continuent de le hanter. D’autre part, en racontant la vie de ce personnage à l’envers, je voulais entraîner le lecteur dans une lecture beaucoup plus active. Au lieu de se laisser prendre par la main, il imagine, construit, invente des explications, part sur de fausses pistes, corrige lui-même, bref, il est acteur. Exactement comme dans un polar où le lecteur cherche à découvrir l’auteur du crime. Là, il cherche à découvrir la raison du malheur et il construit, ou déconstruit, le personnage dans sa lecture comme je l’ai fait moi-même au fur et à mesure de l’écriture.

Justement, l’avez-vous écrit dans ce sens-là aussi ou bien l’avez-vous écrit à l’endroit et monté à l’envers ensuite ?

Non, je l’ai écrit dans le même sens et le résultat aurait d’ailleurs été complètement différent si je l’avais écrit dans le sens « normal ». Cela aurait été très artificiel. Et puis c’était la condition pour ne pas perdre le lecteur. Il fallait que je me mette dans la même situation d’incertitude, de danger que lui, je ne devais pas en savoir plus que lui, pour ne pas perdre le fil et ne pas lui faire perdre, pour glisser juste les indices nécessaires pour éveiller la curiosité sans rien déflorer. Parfois, simplement, l’évolution du personnage m’a « surprise » et j’ai dû revenir en arrière pour adapter le récit à ces éléments nouveaux…

Vous parliez de malheur, et c’est vrai que votre personnage, vous ne l’avez pas épargné ; il connaît un destin très sombre, non ?

Oui, sa vie est douloureuse parce qu’elle est marquée par la difficulté à aimer. Cette difficulté vient du fait que lui-même ne l’a peut-être pas été, qu’il a sans doute manqué de reconnaissance. Il est marqué par ce manque d’amour au départ, et prend ensuite toujours la mauvaise décision, il se trompe parce qu’il a été trompé. Il n’a aucune confiance en lui et se montre incapable d’agir fermement, avec assurance. D’où un personnage qui a peur, peur du danger, peur des décisions, peur des choix. Et il finit par créer son propre malheur. Mais c’est en réalité plutôt une victime, il répète inconsciemment les situations qui l’ont fait souffrir. Situations que sa fille elle-même continuera de répéter jusqu’à ce que les choses soient dites, élucidées.

En effet, il y a une énigme autour de son nom qu’il finira par expliquer à sa fille…

Oui, il joue avec son nom. D’abord avec son double prénom, Paul-Armand, ensuite avec son nom Delaunay de Coutainville (composé du nom de son beau-père et de celui de son père). Il en fait des combinaisons différentes selon la période de sa vie et s’invente des identités qui lui permettent de s’évader ou de se construire une image. Parce que dans le fond, il n’arrive pas à assumer son identité qui est elle-même floue. Et c’est ce mystère qui le rend touchant, je crois, et que le roman chercher à percer en remontant dans l’enfance.

Et pourquoi l’avoir en plus chargé de cette laideur qui est sa caractéristique ?

Sa laideur, c’est d’abord lui qui la perçoit comme sa caractéristique et qui la perçoit comme un handicap dans la vie. Son ami René lui dit un jour que c’est lui qui s’est enfermé dans cette image, on voit que trois femmes vont l’aimer malgré tout dans sa vie d’homme, et une fois âgé, il est dit que cette laideur est très secondaire dans l’image qu’il donne. C’est donc d’abord lui qui en fait une identité et qui la rend responsable de son malheur, de son incapacité à être aimé. Et là encore, le lecteur n’en comprendra la raison qu’en lisant les dernières pages…

Versailles a toujours été très présente dans vos romans, c’est encore vrai dans celui-ci même si ce n’est plus le seul cadre. Quel rôle donnez-vous à la ville ?

caroline pascal l'envers d'une vie

La ville fait irruption dans la dernière partie de la vie de Paul-Armand grâce à Thérèse, sa deuxième épouse qui l’y amène. C’est là qu’il va finir par trouver une forme de paix et par se réconcilier avec lui-même. En s’implantant à Versailles, il se reconstruit et assume une identité sociale aristocratique que la ville accepte de lui reconnaître alors que l’histoire de sa vie l’avait toujours mise en doute. Versailles participe de la rédemption du personnage, elle lui permet d’effacer une partie de lui-même qu’il choisit d’oublier. Elle s’arrange du mensonge éventuel et ne lui en tient pas rigueur.

Votre roman est sorti le 3 janvier, quel accueil reçoit-il ?

Je trouve qu’il reçoit plutôt un bon accueil. D’abord, les libraires l’ont commandé et le vendent, ce qui me fait très plaisir car cela prouve qu’avec ce quatrième roman, un vrai lien est en train de se tisser avec un public fidèle et qui attend chacun de mes romans. L’accueil des critiques est bon aussi ; le Figaro magazine a fait un très joli papier dans son numéro sur la rentrée de janvier et quelques autres articles sont annoncés ; j’ai été invitée à l’émission de Field sur TF1 qui sera diffusée le 5 février. Enfin, et c’est ce qui me touche le plus, je reçois de très beaux témoignages de lecteurs qui ont été conquis par mon Paul-Armand et par cette histoire à l’envers…